Cordelier Ithurbide Benoît, Guevara-Landreville Alexandre
La notion de connotation occupe une place centrale dans de nombreux champs des sciences humaines et sociales, tout en demeurant marquée par un flou terminologique persistant. Employée de manière courante pour désigner un sens implicite, un arrière-plan subjectif ou une coloration affective du langage, elle fait l’objet d’usages hétérogènes qui oscillent entre rigueur conceptuelle et approximation analytique. Cette inflation d’emplois, loin de témoigner d’une stabilisation théorique, contribue au contraire à brouiller les contours de la notion et à en affaiblir la portée explicative (Molino, 1971 ; Gary-Prieur, 1971).
Ce flou tient en grande partie à une tension non résolue entre plusieurs statuts attribués à la connotation. Celle-ci est tour à tour conçue comme une propriété du signe, comme un effet produit dans l’interprétation, ou encore comme un fait social lié aux normes, aux valeurs et aux idéologies d’une communauté donnée. Selon les approches, elle est décrite soit comme un sens second venant s’ajouter à une dénotation supposée première et neutre (Bloomfield, 1933 ; Mounin, 1963), soit comme un processus de signification inscrit dans des cadres discursifs et culturels (Barthes, 1964a ; Eco, 1976). Cette coexistence de définitions concurrentes rend difficile toute mobilisation analytique cohérente du concept.
La connotation se situe pourtant à un carrefour disciplinaire stratégique. En linguistique et en sémiotique, elle interroge les rapports entre système, usage et interprétation (Hjelmslev, 1968). En analyse du discours, elle permet de penser la mémoire discursive, la catégorisation sociale et les effets de naturalisation du sens (Pêcheux, 1982 ; Perusset, 2020). En sociologie et en sciences de l’information et de la communication (SIC), elle éclaire les mécanismes de construction symbolique du réel, notamment dans les discours médiatiques et politiques (Barthes, 1957 ; Vandendorpe, 1993). Sa transversalité constitue ainsi moins un obstacle qu’un indice de sa fécondité théorique.
Toutefois, cette centralité s’accompagne d’un malentendu récurrent : la connotation est fréquemment assimilée à une simple opinion personnelle, à l’intention de l’énonciateur ou à un effet stylistique marginal. De telles réductions occultent sa dimension fondamentalement intersubjective et sociale, ainsi que son rôle dans l’orientation des interprétations. Elles reconduisent en outre une opposition simpliste entre un sens dénotatif prétendument objectif et un sens connotatif relégué du côté du subjectif et du flou, opposition largement remise en cause par les travaux contemporains (Molino, 1971 ; Eco, 1976, 1988).
Face à ces difficultés, il devient nécessaire de revenir sur la genèse conceptuelle de la connotation, d’en examiner les principales définitions théoriques et d’en clarifier les usages analytiques. Une telle démarche suppose d’articuler trois niveaux : une généalogie historique attentive aux continuités sans anachronisme, une analyse critique des débats contemporains autour du couple dénotation/connotation, et une visée pédagogique visant à stabiliser une définition opératoire. L’enjeu est moins de proposer une définition univoque que de rendre explicites les présupposés théoriques sous-jacents aux différents usages du terme, afin d’en faire un outil conceptuel rigoureux et heuristique pour l’analyse des pratiques langagières et discursives.
L’histoire de la connotation ne peut être retracée comme celle d’un concept unifié apparaissant soudainement dans la linguistique moderne. Elle relève plutôt d’une cristallisation progressive, au croisement de traditions philosophiques, logiques, grammaticales et sémiotiques distinctes, qui ont chacune interrogé, sous des termes différents, la question du sens non strictement référentiel. Retracer cette généalogie implique donc d’identifier des problèmes récurrents – plus que des définitions stabilisées – autour du rapport entre sens littéral, sens dérivé et usages sociaux du langage.
Dans la philosophie grecque, la distinction entre sens propre et sens figuré constitue un premier cadre de réflexion sur ce qui sera ultérieurement pensé comme connotation. Chez Aristote (384-322 AEC), notamment dans la Poétique et la Rhétorique (IVe s. AEC), la métaphore est définie comme un transfert de sens fondé sur une analogie, qui ne détruit pas le sens premier mais le détourne à des fins expressives et cognitives. Le sens figuré n’est donc pas conçu comme un simple ornement, mais comme un mode de production du sens reposant sur des savoirs partagés et des inférences culturelles. Toutefois, cette réflexion reste centrée sur les figures du discours et ne débouche pas sur une théorie générale des significations implicites.
Au Moyen Âge, la logique et la grammaire scolastiques approfondissent la réflexion sur le rapport entre mots, choses et significations à travers la théorie de la suppositio. Les distinctions classiques entre suppositio personalis, materialis et simplex [1] permettent de penser la variabilité du référent d’un terme selon le contexte d’énonciation. Sans recourir aux notions de dénotation et de connotation, ces analyses montrent déjà que le sens d’un mot ne peut être réduit à une relation stable entre un signe et un objet. La suppositio met en évidence le rôle des usages discursifs dans la détermination du sens, tout en restant ancrée dans une logique référentielle. Il serait cependant anachronique d’y voir une théorie embryonnaire de la connotation au sens moderne : il s’agit plutôt d’un précédent problématique, qui atteste de la difficulté ancienne à penser l’univocité du sens.
La grammaire générale et raisonnée de Port-Royal (1660) marque une étape décisive dans la formalisation de la distinction entre différents niveaux de signification. Les grammairiens de Port-Royal introduisent la célèbre opposition entre compréhension et extension des termes, qui permet de distinguer l’ensemble des propriétés associées à une idée de l’ensemble des objets auxquels elle s’applique. Cette distinction ne correspond pas directement au couple dénotation/connotation, mais elle prépare un déplacement conceptuel majeur : le sens d’un terme ne se réduit ni à sa référence, ni à une définition unique, mais inclut un faisceau de traits conceptuels susceptibles de varier selon les usages.
Dans cette perspective, la compréhension peut être lue comme un espace où se logent des contenus sémantiques non strictement nécessaires à l’identification référentielle, mais néanmoins essentiels à l’intelligibilité du terme. Plusieurs commentateurs ont souligné que cette approche annonce les débats modernes sur les significations associées et sur le caractère potentiellement instable du sens (Molino, 1971). Toutefois, les logiciens de Port-Royal tendent à valoriser une idéalisation du langage scientifique, dans laquelle la réduction de la polysémie et des sens secondaires apparaît comme un objectif méthodologique. Cette tension entre richesse sémantique et exigence de clarté préfigure les débats ultérieurs autour de la connotation.
Au XXe siècle, avec la linguistique structurale, la réflexion sur la connotation change de statut. Chez Ferdinand de Saussure [2], le terme de connotation n’est pas explicitement thématisé, mais plusieurs concepts clés – valeur, système, différence – rendent impossible une conception strictement référentielle du sens. La signification d’un signe ne résulte pas d’un rapport direct au monde, mais de sa place dans un système différentiel. Cette approche fragilise l’idée d’un sens premier stable et ouvre la voie à une conception relationnelle et contextuelle des significations associées.
C’est avec Louis Hjelmslev que la connotation acquiert un statut théorique explicite en sémiotique. Dans les Prolégomènes à une théorie du langage, Hjelmslev (1968) distingue les langages de dénotation et les langages de connotation, définissant ces derniers comme des systèmes sémiotiques dont le plan de l’expression est lui-même constitué d’un système de signification. Cette formalisation permet de penser la connotation non comme un simple supplément subjectif, mais comme un niveau sémiotique structuré, régi par des régularités propres. Toutefois, Hjelmslev insiste sur le caractère méthodologique de cette distinction : l’exclusion provisoire des connotations vise avant tout à rendre possible une analyse formelle du système linguistique. La connotation est reconnue comme omniprésente dans les usages, mais mise à distance pour des raisons théoriques.
La sémiologie française, et en particulier l’œuvre de Roland Barthes, opère un déplacement décisif du concept de connotation vers une critique des significations idéologiques. Dans Mythologies, Barthes (1957) analyse la connotation comme un processus par lequel des significations historiquement et socialement situées se présentent comme naturelles. La connotation devient ainsi le lieu privilégié de la naturalisation idéologique (Barthes, 1957 ; Zenkine, 2016), où des valeurs et des normes sociales s’inscrivent dans les signes les plus ordinaires.
Cette conception barthésienne ne se confond pas avec l’usage courant du terme, souvent réduit à l’idée de sens secondaire subjectif. Chez Barthes, la connotation n’est ni marginale ni accessoire : elle constitue le cœur même du fonctionnement symbolique des discours sociaux. L’écart entre cet usage théorique exigeant et les usages ordinaires du mot « connotation » explique en partie les malentendus persistants autour de la notion.
Les débats contemporains autour de la connotation s’organisent principalement autour de la remise en question du couple dénotation/connotation, longtemps considéré comme allant de soi. Si cette opposition a joué un rôle structurant dans l’histoire de la linguistique et de la sémiotique, elle apparaît aujourd’hui comme théoriquement fragile et analytiquement insuffisante. Les travaux récents tendent ainsi à déplacer l’attention d’une conception statique du sens vers une approche processuelle, interactionnelle et sociale de la signification.
La conception classique de la connotation repose sur une vision additive du sens : un noyau dénotatif, supposé neutre, objectif et stable, auquel viendraient s’ajouter des valeurs connotatives, variables, subjectives et contextuelles. Cette représentation, héritée à la fois de la logique et de certaines traditions linguistiques (Bloomfield, 1933 ; Mounin, 1963), continue de structurer de nombreux usages pédagogiques et ordinaires du terme. Elle pose toutefois plusieurs problèmes majeurs.
D’une part, elle repose sur l’illusion d’un sens premier objectif, antérieur à toute interprétation. Or, de nombreux travaux ont montré que le sens dit dénotatif est lui-même le produit d’une stabilisation sociale et historique. Comme le souligne Molino (1971), ce que l’on appelle dénotation correspond moins à une donnée naturelle qu’à une sélection normative des significations, souvent associée aux usages savants, institutionnels ou lexicographiques. La dénotation apparaît ainsi comme une forme de sens socialement légitimée, plutôt que comme un socle neutre.
D’autre part, cette opposition tend à effacer le rôle du contexte dans la construction du sens. En isolant une dénotation abstraite, indépendante des situations d’énonciation, elle occulte le fait que toute signification est produite dans et par des usages. Comme l’a montré Umberto Eco, il est difficile, voire impossible, d’identifier des signes purement dénotatifs : toute unité sémiotique est prise dans un réseau de conventions, d’anticipations interprétatives et de cadres culturels (Eco, 1976 ; 1988).
Dans cette perspective, la dénotation peut être comprise non comme l’opposé de la connotation, mais comme une connotation particulière, caractérisée par son haut degré de stabilisation et par sa prétention à la neutralité. Cette idée, déjà formulée de manière provocatrice par Barthes (1970), conduit à renverser la hiérarchie traditionnelle entre les deux termes.
Un second déplacement théorique consiste à penser la connotation non plus comme un contenu sémantique secondaire, mais comme un processus de production du sens. Cette approche met l’accent sur l’activité interprétative des sujets et sur la dynamique interactionnelle de la signification.
Dans cette optique, la connotation relève de ce que certains auteurs décrivent comme des hypothèses interprétatives : face à un signe ou à un énoncé, les interprètes mobilisent des savoirs partagés, des expériences antérieures et des attentes contextuelles pour orienter la compréhension. Le sens n’est pas simplement décodé, mais coconstruit dans l’interaction, en fonction des contraintes situationnelles et des objectifs communicationnels (Oursel, 2018).
Cette conception permet également de dépasser l’opposition entre subjectivité et objectivité. Les connotations ne sont ni purement individuelles ni arbitraires : elles s’inscrivent dans des régularités interprétatives socialement acquises. C’est pourquoi elles peuvent fonctionner comme des ressources de compréhension efficaces au sein d’une même communauté culturelle, tout en devenant sources de malentendus dans des contextes interculturels ou conflictuels.
Penser la connotation comme processus conduit ainsi à l’articuler à d’autres notions proches –implicature, présupposition, inférence pragmatique [3] – sans pour autant les confondre. La spécificité de la connotation réside dans le fait qu’elle oriente le sens sans être strictement calculable, et qu’elle repose sur des cadres de pertinence largement partagés, mais rarement explicités.
Enfin, un troisième axe central des débats contemporains concerne la dimension sociale et idéologique de la connotation. Loin d’être un simple phénomène linguistique, elle constitue un lieu privilégié d’inscription des normes, des valeurs et des rapports de pouvoir.
Dans cette perspective, la connotation participe à la construction symbolique du réel en rendant certaines interprétations plus saillantes que d’autres. Elle contribue à naturaliser des catégories sociales, à légitimer des hiérarchies et à stabiliser des visions du monde. C’est ce rôle que Barthes a mis en évidence à travers la notion de mythe, mais que l’on retrouve également dans des travaux ultérieurs en analyse du discours et en sociologie du langage (Pêcheux, 1982 ; Perusset, 2020).
La connotation fonctionne alors comme un implicite culturel, rarement formulé comme tel, mais d’autant plus efficace qu’il échappe à la discussion explicite. Elle ne se contente pas d’accompagner le sens : elle en oriente la réception, en cadrant ce qui apparaît comme évident, naturel ou allant de soi. Cette efficacité idéologique explique à la fois la puissance analytique de la notion et les risques d’hyper-interprétation qu’elle comporte lorsque les cadres sociaux mobilisés ne sont pas rigoureusement identifiés.
La notion de connotation doit une grande part de sa vitalité théorique à sa circulation entre disciplines, où elle est mobilisée pour éclairer des phénomènes distincts mais convergents : production du sens, orientation interprétative, naturalisation des évidences sociales. Loin d’être un concept strictement linguistique, elle fonctionne comme un point d’articulation entre linguistique, pragmatique, analyse du discours, sociologie et SIC.
En linguistique, la connotation est souvent abordée en relation avec des notions voisines telles que polysémie, implicature et présupposition, sans pour autant s’y réduire. Les travaux de Marie-Noëlle Gary-Prieur (1971) montrent que la connotation ne modifie pas nécessairement le contenu propositionnel d’un énoncé, mais agit sur sa valeur d’usage, en orientant la sélection lexicale et les effets d’interprétation. La distinction qu’elle opère entre information paradigmatique (changement de référent) et information syntagmatique (changement de coloration discursive) permet de situer précisément la connotation parmi les implicites.
Du côté de la pragmatique, la connotation peut être rapprochée des implicatures conversationnelles décrites par Paul Grice (1975), en ce qu’elle repose sur des inférences non explicitement formulées. Toutefois, à la différence des implicatures, généralement calculables à partir de principes conversationnels, la connotation s’appuie sur des savoirs socio-culturels stabilisés, qui excèdent le cadre strict de l’interaction immédiate. Elle se rapproche davantage, en ce sens, des analyses d’Oswald Ducrot (1980) sur le sens orienté et les topoï argumentatifs, où certains enchaînements interprétatifs sont rendus possibles par des croyances partagées plutôt que par la logique formelle.
La connotation se distingue ainsi par son ancrage culturel : elle ne relève ni d’un simple enrichissement contextuel du sens, ni d’une inférence strictement pragmatique, mais d’un espace intermédiaire où langue, discours et société se rencontrent.
En analyse du discours, la connotation constitue un outil central pour penser les effets de mémoire discursive et de naturalisation du sens. Les travaux de Michel Pêcheux (1982) ont montré que les énoncés ne produisent jamais leur sens de manière autonome : ils réactivent des formations discursives antérieures, chargées de valeurs et de représentations socialement situées. La connotation peut alors être comprise comme l’un des mécanismes par lesquels ces mémoires discursives s’actualisent dans des énoncés apparemment neutres.
Cette perspective est prolongée par des analyses contemporaines qui insistent sur le rôle de la connotation dans la catégorisation sociale. Alain Perusset (2020), par exemple, montre que certaines significations présentées comme dénotatives fonctionnent en réalité comme des connotations idéologiquement stabilisées, masquant leur caractère construit. La connotation devient ainsi un révélateur privilégié des rapports de pouvoir inscrits dans le langage, en particulier lorsque ceux-ci se présentent comme allant de soi.
Dans ce cadre, la connotation ne se limite pas à un effet local sur le lexique ou les figures de style : elle participe à la structuration globale des discours, en orientant les interprétations légitimes et en disqualifiant celles qui s’écartent de la norme discursive dominante.
En sociologie et en SIC, la connotation est mobilisée pour analyser la construction symbolique du réel, notamment dans les médias et les discours institutionnels. Les analyses sémiologiques de Roland Barthes (1957) ont montré que les connotations médiatiques jouent un rôle central dans la production de mythes sociaux, en transformant des faits historiques en évidences naturelles. Cette approche a profondément influencé les études sur les médias, la publicité et la communication politique.
Dans une perspective plus sociologique, Christian Vandendorpe (1993) souligne que les connotations attachées aux mots et aux images fonctionnent comme des raccourcis cognitifs, permettant une compréhension rapide mais orientée du monde social. Elles contribuent à stabiliser des représentations collectives, tout en rendant plus difficile leur remise en question explicite. Les SIC prolongent cette analyse en montrant comment les dispositifs médiatiques amplifient et reconfigurent ces connotations, en fonction de logiques institutionnelles et économiques spécifiques.
La connotation apparaît alors comme un opérateur de médiation symbolique : elle assure la circulation du sens entre sphères sociales, tout en participant à la reproduction – ou à la contestation – des cadres interprétatifs dominants.
Pris ensemble, ces ancrages disciplinaires montrent que la connotation ne relève ni d’un niveau marginal du sens, ni d’un simple phénomène linguistique localisable. Elle constitue un principe transversal d’orientation interprétative, opérant à l’interface des systèmes symboliques, des pratiques discursives et des structures sociales. Cette transversalité explique à la fois sa puissance heuristique et les difficultés théoriques qu’elle soulève : la connotation oblige à penser conjointement langage, discours et société, sans réduire l’un à l’autre.
La connotation fait l’objet de nombreux mésusages conceptuels, qui tiennent moins à la complexité intrinsèque de la notion qu’à des glissements interprétatifs récurrents. Ces confusions affaiblissent son pouvoir analytique et expliquent en partie la méfiance dont elle peut faire l’objet dans certains cadres méthodologiques.
L’une des confusions les plus fréquentes consiste à assimiler la connotation à une réaction subjective individuelle. Dire qu’un mot « a une connotation négative pour moi » revient alors à réduire la connotation à un affect personnel ou à une sensibilité idiosyncratique. Or, si la connotation peut être ressentie individuellement, elle ne devient analytiquement pertinente qu’à partir du moment où elle repose sur des savoirs, des valeurs ou des représentations partagés. Une interprétation strictement privée relève davantage de l’association libre que de la connotation au sens théorique.
Cette confusion conduit souvent à disqualifier la connotation comme notion scientifique, en la renvoyant du côté de l’arbitraire. Elle repose pourtant sur une erreur de niveau : la connotation n’est pas ce que ‘pense’ un individu isolé, mais ce qui circule socialement comme allant de soi dans une communauté donnée (Molino, 1971).
Un second mésusage consiste à identifier la connotation à l’intention cachée de celui qui parle ou écrit. Dans cette perspective, analyser la connotation reviendrait à deviner ce que l’énonciateur ‘voulait vraiment dire’. Une telle approche psychologisante méconnaît le caractère fondamentalement discursif et social de la connotation. Celle-ci n’est pas réductible à une stratégie consciente et peut produire des effets indépendamment des intentions déclarées.
Comme l’ont montré les analyses sémiologiques et discursives, notamment chez Roland Barthes (1957), les connotations idéologiques fonctionnent précisément parce qu’elles ne nécessitent pas d’intention explicite : elles s’inscrivent dans des routines interprétatives partagées. L’analyse de la connotation ne vise donc pas à reconstruire une psychologie de l’énonciateur, mais à identifier les cadres de sens mobilisés par le discours.
La connotation est également souvent cantonnée à la sphère du style, comme si elle relevait exclusivement des figures de rhétorique, du lexique expressif ou de la littérature. Cette réduction est héritée d’une longue tradition opposant langage informatif et langage figuré. Or, de nombreux travaux ont montré que les connotations sont omniprésentes dans les discours ordinaires, médiatiques, politiques ou institutionnels, y compris là où le style se veut neutre ou transparent (Gary-Prieur, 1971).
Limiter la connotation à un effet esthétique revient à ignorer son rôle dans la structuration des représentations sociales. Les choix lexicaux, même apparemment descriptifs, sont porteurs de connotations qui orientent la perception du réel. La connotation ne constitue donc pas un supplément décoratif du langage, mais l’un de ses modes ordinaires de fonctionnement.
Enfin, l’analyse de la connotation comporte un risque bien identifié : celui de l’hyper-interprétation. En l’absence de critères explicites, toute interprétation peut être présentée comme connotative, au risque de projeter sur les discours des significations non stabilisées socialement. Ce danger est particulièrement présent lorsque l’analyste confond connotation et association libre, ou lorsqu’il néglige de situer historiquement et culturellement les cadres interprétatifs mobilisés.
Pour éviter cet écueil, il est nécessaire de fonder l’analyse de la connotation sur des indices discursifs, des régularités d’usage et des corpus attestés. La connotation ne peut être établie que par référence à des pratiques sociales observables, et non à partir d’une intuition isolée. C’est à cette condition qu’elle conserve sa valeur heuristique.
Enfin, ces difficultés rappellent que l’usage de la connotation comme outil d’analyse suppose une discipline interprétative. Identifier une connotation implique de rendre explicites les cadres sociaux, historiques et discursifs qui la rendent pertinente, et non de substituer une lecture personnelle à l’analyse. L’enjeu n’est donc pas d’éliminer l’interprétation, mais de la contrôler méthodologiquement, en articulant observations empiriques, régularités discursives et références théoriques partagées.
Au terme de ce parcours, la connotation apparaît moins comme une notion marginale ou accessoire que comme un principe central de fonctionnement du sens dans les pratiques langagières et discursives. Loin d’être un simple supplément subjectif venant se greffer à une dénotation supposée neutre, elle désigne un ensemble de processus par lesquels le sens est orienté, hiérarchisé et rendu socialement intelligible.
La généalogie historique a montré que la connotation ne constitue pas une invention récente, mais le résultat d’une élaboration progressive visant à penser ce qui, dans le langage, excède la stricte référence. Les débats contemporains ont ensuite permis de mettre en évidence les limites du binarisme dénotation/connotation, en soulignant que le sens dit dénotatif relève lui aussi d’une stabilisation sociale et historique. Dans cette perspective, la connotation ne s’oppose pas à la dénotation : elle en constitue la condition de possibilité, en orientant les interprétations jugées légitimes dans une communauté donnée.
Une définition opératoire de la connotation peut ainsi être formulée de la manière suivante : la connotation désigne l’ensemble des processus par lesquels un signe ou un énoncé mobilise, en contexte, des significations socialement construites, non explicitement formulées, qui orientent l’interprétation et participent à la co-construction du sens. Cette définition permet d’articuler ses dimensions linguistique, discursive et sociale, tout en évitant les réductions psychologisantes ou stylistiques.
Afin de clarifier les distinctions souvent confondues, il est possible de proposer une synthèse comparative. La dénotation renvoie à des significations fortement stabilisées et institutionnalisées, présentées comme neutres ou objectives, là où la connotation met en jeu des significations moins explicites, mais tout aussi normées, liées à des cadres culturels partagés. Contrairement aux implicites pragmatiques qui pourraient être calculables, la connotation repose sur des savoirs diffus et historicisés, et se distingue du stéréotype en ce qu’elle ne constitue pas un contenu figé, mais un mode d’activation du sens.
Enfin, l’intérêt heuristique de la connotation réside dans sa double portée. Sur le plan interactionnel, elle permet de comprendre comment les acteurs sociaux parviennent à se comprendre sans tout expliciter, en s’appuyant sur des évidences partagées. Sur le plan critique, elle constitue un outil privilégié pour analyser les mécanismes de naturalisation du sens, en mettant au jour les valeurs, normes et rapports de pouvoir inscrits dans les discours les plus ordinaires. En ce sens, la connotation n’est pas un obstacle à l’analyse scientifique du langage : elle en est l’un des points d’entrée les plus féconds, à condition d’en faire un usage conceptuellement rigoureux et méthodologiquement contrôlé.
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[1] La notion de suppositio naît au XIIe siècle de la rencontre entre la sémantique logico-grammaticale et la théologie trinitaire : elle désigne la fonction par laquelle un terme, en position de sujet, renvoie à ce dont on parle. Issue de la distinction boécienne entre signification et référence, elle devient, dans les Summulae, manuels de logique de l’époque, une propriété contextuelle du terme en proposition. Au XIIIe siècle, les débats opposent une conception intrapropositionnelle (Oxford) à une conception plus large incluant une supposition ‘naturelle’. Au XIVe siècle, avec Ockham, la supposition est strictement liée à la proposition. (cf. De Libera, 2017)
Dès lors, trois formes principales se distinguent : la suppositio personalis, où le terme renvoie aux individus qu’il signifie ; la suppositio materialis, où il renvoie au mot lui-même ; et la suppositio simplex, où il renvoie au concept ou au signifié en tant que tel.
[2] Linguiste suisse (1857-1913) considéré comme le père de la linguistique moderne et le précurseur du structuralisme. Son ouvrage phare sur cette thématique est le Cours de linguistique générale publié à titre posthume en 1916 à partir d’une compilation des notes de plusieurs de ces étudiants.
[3] La pragmatique distingue trois modes de non-dit. La présupposition est une condition de vérité intrinsèque à l’énoncé, résistant à la négation (« Jean a échoué » présuppose qu’il a essayé). L’implicature relève de l’intention communicative : c’est un sens ajouté par le locuteur selon le contexte (« Il est tard » pour signifier « Pars »). Enfin, l’inférence est l’opération cognitive de l’auditeur qui, par un calcul logique, décode ces implicites pour rétablir la cohérence du message. (cf. Reboul & Moeschler, 1998)
Cordelier Ithurbide Benoît, Guevara-Landreville Alexandre, « La connotation : généalogie, débats et usages d’un concept transversal », dans revue ¿ Interrogations ?, N°42. 20 ans d’Interrogations , juin 2026 [en ligne], https://revue-interrogations.org/La-connotation-genealogie-debats (Consulté le 19 juin 2026).