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Comité de rédaction

Dialogues autour des méthodes et de leur mise en œuvre

 




Parmi les textes retenus pour ce numéro anniversaire, sept concernent des réflexions méthodologiques en sciences humaines et sociales. Si ce chiffre témoigne de l’intérêt que les actuel.le.s membres du comité de rédaction de la revue ¿ Interrogations ? portent aux méthodes de recueil des données, il montre également la place importante occupée par cette thématique au sein de la revue depuis sa création. Qu’il s’agisse d’aborder la pluralité des publics concernés par ces textes, la mise en dialogue pluridisciplinaire suggérée par les auteur.e.s ou des réflexions épistémologiques proposées aux lecteur.trice.s, ces articles nous montrent toute la richesse des enjeux méthodologiques que l’actualité ne cesse, par ailleurs, de faire résonner.

 Une réflexion méthodologique à destination de différents publics

Née d’une volonté de proposer un espace d’échanges entre chercheurs.ses, indifféremment de leur statut ou de leur expérience scientifique, ¿ Interrogations ? s’est, depuis ses débuts, présentée comme une plateforme de transmission des ’ficelles du métier’ aux (jeunes) chercheurs.ses. Ainsi en est-il d’un article de Pascal Fugier, l’un des co-fondateurs de la revue. Publié en 2010, le texte « Les approches compréhensives et cliniques des entretiens sociologiques » (paru dans le n° 11) constitue le dernier d’une série de trois articles méthodologiques publiés entre 2009 et 2011, destinés à accompagner des premières enquêtes exploratoires en sciences humaines et sociales. Ainsi, après la question de départ, et la sélection des premières lectures nécessaires avant l’entrée sur le terrain, cet article propose des conseils et textes de référence autour de la conduite des entretiens sociologiques. Si l’article se destine en priorité aux étudiant.e.s, les chercheurs.ses plus confirmé.e.s y verront l’apport des rencontres disciplinaires, plus que des frontières entre différentes approches et postures scientifiques.

Cette série d’articles illustre parfaitement la raison d’être de la rubrique « Fiche pédagogique » (anciennement « Fiche technique ») qui est celle de soutenir et d’accompagner la fabrique des sciences humaines et sociales. Retenus pour leur clarté et leur concision, les textes publiés peuvent être mobilisés également par des étudiant.e.s durant leur formation et par leurs enseignant.e.s, par exemple pour outiller un cours sur les méthodes d’enquête en sciences humaines et sociales. L’article d’Emmanuelle Zolesio, intitulé « Anonymiser les enquêtés », en est également une illustration.

Dans cette fiche parue en 2011 dans le n° 12, la sociologue alerte sur un « degré zéro de l’anonymisation » qui ne garantit pas nécessairement aux enquêté.e.s l’anonymat (ne garder que les prénoms, les initiales, inventer des patronymes humoristiques) et masque des dimensions qui peuvent être clés pour l’analyse. Elle invite a contrario à « apporter un sens sociologique à l’opération d’anonymisation », rappelant avec force que les patronymes « ne sont pas construits ni distribués au hasard dans la population ». En effet, en tant qu’indicateurs d’une position sociale, d’une appartenance géographique ou ethnique, les noms doivent être maniés avec précaution lors du processus d’anonymisation d’un travail de recherche et réassociés à des équivalents symboliques. Certains cas extrêmes, tels que l’enquête auprès de plusieurs membres d’une même famille, requièrent une attention particulière : Emmanuel Zolesio propose ici de mobiliser des cas fictifs, recomposant les relations filiales des différentes familles rencontrées.

Créée par des chercheurs.ses pour des chercheurs.ses, ¿ Interrogations ? a également, et à plusieurs reprises, ouvert des brèches permettant d’amorcer des échanges non plus seulement avec les cercles universitaires mais aussi avec des milieux professionnels. Témoin de la diversité des publics visés par la revue, la contribution de Jean-Louis Le Goff à la partie thématique du n° 19 « Implication et réflexivité II » propose un retour critique sur la place grandissante accordée à la réflexivité dans les pratiques professionnelles de l’accompagnement socio-éducatif. D’une inquiétante actualité, ainsi qu’en témoigne la parution récente de l’ouvrage de Martial Vildart L’accompagnement. Les habits neufs de l’autorité aux éditions du Croquant (2026), l’article dénonce « l’avènement d’une technique réparatrice normative des êtres et des situations ». En effet, la réflexivité exigée de la part des professionnel.le.s de l’accompagnement, notamment dans le cadre de leur formation, conduirait à des formes de responsabilisation de l’usager et de normalisation des pratiques et comportements des personnes accompagnées. Publié en 2014, le texte de Le Goff nous semble par ailleurs faire écho aux critiques qui animent actuellement les enseignant.e.s autour de « l’approche par compétences  ». Alors que le langage managérial ne cesse de s’immiscer dans différentes sphères, qu’elles soient éducatives ou sociales, la revue apparaît comme un espace d’échange et d’analyse critique de la transformation des pratiques et des savoirs.

 Une mise en dialogue disciplinaire et méthodologique

Les articles de Fugier (2010) et de Zolesio (2011) mentionnés ici portent sur des questions de méthodes classiques en sciences sociales : l’entretien semi-directif et son anonymisation. Ils témoignent ainsi du champ disciplinaire au sein duquel la revue a émergé. Pour autant, ¿ Interrogations ? s’ouvre rapidement à d’autres disciplines, tant dans son comité de rédaction que parmi ses auteur.e.s. Plus encore, de nombreuses contributions témoignent de pratiques de recherche originales au carrefour de disciplines différentes et interrogent les implications méthodologiques de tels croisements. Les géographes Eva Bigando et Frédéric Tesson présentent, en 2011, une démarche d’enquête sur les paysages du quotidien et ce, au prisme d’une lecture sensible des espaces. Le texte revient sur la méthode photographique mobilisée par l’autrice dans sa thèse sur les paysages ordinaires puis dans une recherche « orientée action ». À travers l’analyse du passage du travail académique au travail de terrain, Bigando et Tesson interrogent, notamment, les modalités du retour aux enquêté.e.s. La relecture ou découverte de ce texte fait apparaître un triple intérêt. D’abord, celui-ci permet d’aborder le fonctionnement d’une méthodologie originale en géographie qu’est la photo-élicitation. Lecteurs et lectrices y découvrent ainsi la manière d’envisager la photographie comme moyen, certes, de recueillir des données, mais aussi d’octroyer aux enquêté.e.s une place centrale dans le processus de recherche. Le texte propose également de documenter les ’coulisses’ d’une enquête, qui disparaissent bien souvent des textes académiques concentrés sur les résultats les plus ’nobles’. Enfin, les auteur.e.s invitent à mobiliser cette méthode en dehors des cercles académiques, voire à l’envisager comme un outil permettant d’affirmer le statut de l’enquêté, «  devenu expert d’un vécu paysager collectif  ». Invitation au franchissement des frontières disciplinaires, cet article inaugure une tradition méthodologique et théorique que l’on retrouve ponctuellement dans d’autres numéros.

Publié en 2018 dans le n° 27 « Du pragmatisme en sciences humaines et sociales », l’article du sémioticien Eugeni Ruggero sur la « neurofilmologie » propose de renouveler la théorie de l’audiovisuel en s’engageant dans un dialogue inédit entre les théories du cinéma et les sciences neurocognitives. En montrant l’intérêt d’associer la sémiotique pragmatique avec les sciences expérimentales (psychologie, neurocognitivisme), Ruggero entend établir les bases d’une nouvelle approche de la théorie du cinéma, basée non plus sur l’expérience, mais sur la dynamique interne de l’expérience du sujet. En effet, pour l’auteur, «  le sujet de l’expérience est un sujet actif, engagé dans une activité d’interprétation qui est en même temps perceptuelle, cognitive, émotionnelle et sensu-motrice  ». Sans jamais céder aux exigences de rigueur et de clarté, la revue s’est toujours ouverte à des textes précurseurs dans leurs domaines, osant établir un pas de côté vis-à-vis de leur discipline maîtresse (en l’occurrence la sémiotique), voire d’imaginer des protocoles expérimentaux avec des domaines de recherche parfois hermétiques les uns vis-à-vis des autres.

Cette exploration des dialogues, tout autant théoriques que pratiques, entre disciplines est plus que jamais au cœur des réflexions de la revue, plusieurs numéros parus récemment en témoignent : n°34. Suivre l’image et ses multiples états dans les collaborations arts/sciences (juin 2022) ; n°37. Apports conceptuels et méthodologiques des entrecroisements entre pratiques artistiques et sciences humaines et sociales : accéder à l’autre, agir sur les territoires (décembre 2023) n°38. Apports conceptuels et méthodologiques des entrecroisements entre productions artistiques et sciences humaines et sociales : une hybridité féconde (juin 2024).

 Témoigner d’une épistémologie en mouvement

Enfin, plusieurs contributions à la revue donnent à voir les évolutions épistémologiques des sciences humaines et sociales. Dès 2005, Marion Vicart dans son article « Faire rentrer le chien dans la sociologie » encourage les chercheurs.ses à adopter un « équipement éthologique ». Illustrant la remise en question, désormais largement établie, de la dichotomie entre nature et culture, elle y interroge l’empathie et les relations entre humain et animal dans la démarche de recherche. Se confrontant à certaines carences en anthropologie, Marion Vicart propose de s’emparer de la sociologie religieuse pour inventer une méthode permettant de rendre compte des comportements humains et canins : « L’exemple est bon car il nous montre combien un être, même invisible, peut devenir intéressant dès que le chercheur lui donne la possibilité d’occuper une place intéressante  ». Soucieuse du détail, la chercheuse propose finalement d’envisager l’articulation entre une sociologie de l’action centrée sur les pratiques humaines et une approche éthologique permettant d’intégrer le comportement animal dans l’étude des relations entre humains et non-humains : « Le recours à l’éthologie dans l’enquête ethnographique permet d’apporter une réflexion sur les manières mises en œuvre par le chien pour aménager ses actions avec l’humain ». De manière générale, la richesse de cet article réside en outre dans son invitation à mettre en avant la question des dialogues entre disciplines.

Le déploiement de dispositifs de recherche qui tendent à réarticuler science et société, tels que la recherche-action ou la recherche participative, est également visible au sein de la revue. Nathalie Poisson-Cogez et Virginie Gautier proposent en 2023 une réflexion sur le dispositif de création Déplis. Ce projet artistique en prise avec les enjeux de droits culturels ambitionne de « co-construire un récit polyphonique de territoire » (n° 37). Les autrices interrogent les ambitions, la démarche, les implications des différents acteur.rice.s, issue.s à la fois des champs de l’art, de l’éducation populaire et de l’urbanisme. À travers la présentation d’un projet artistique, elles interrogent l’appropriation possible des résidences d’artistes par les habitants. À la manière de l’article d’Eva Bigando et Frédéric Tesson (2011), il s’agit également de questionner la démocratisation des savoirs, visant une inversion des « rôles entre apprenant·es et sachant·es, de gommer les postures surplombantes d’expert·es en valorisant plutôt une expérience du quotidien à partir des usages  » (Poisson-Cogez, Gautier, 2023).

Autant de propositions de lecture ou relecture qui témoignent de l’ouverture de notre revue et de son attention aux enjeux de l’interdisciplinarité, au renouvellement méthodologique et à la circulation des savoirs. Deux ambitions plus que jamais essentielles à une époque où la communauté scientifique est sans cesse menacée par les raidissements de la pensée autoritaire.

Textes mentionnés, à redécouvrir  :

(consultés le 03 mai 2026)

Bigando Eva, Tesson Frédéric (2011), « Quand la recherche se connecte à l’action et fait du retour vers l’enquêté une condition de l’interface – à propos d’une démarche d’enquête sur les paysages du quotidien », Revue ¿ Interrogations ?, n° 13, https://www.revue-interrogations.org/Quand-la-recherche-se-connecte-a-l

Fugier Pascal (2010), « Les approches compréhensives et cliniques des entretiens sociologiques », Revue ¿ Interrogations ?, n° 11, https://www.revue-interrogations.org/Les-approches-comprehensives-et

Le Goff Jean-Louis (2014), « La réflexivité dans les dispositifs d’accompagnement : implication, engagement ou injonction ? », Revue ¿ Interrogations ?, n° 19, https://revue-interrogations.org/La-reflexivite-dans-les

Poisson-Cogez Nathalie, Gautier Virginie (2023), « Les droits culturels comme méthode d’approche de Déplis, un projet artistique pour décrire le territoire », Revue ¿ Interrogations ?, n° 37, https://www.revue-interrogations.org/Les-droits-culturels-comme-methode

Ruggero Eugeni (2018), « « La neurofilmologie. Une théorie pragmatique de l’audiovisuel en dialogue avec les sciences neurocognitives », Revue ¿ Interrogations ?, n° 27, https://www.revue-interrogations.org/la-neurofilmologie-une-theorie

Vicart Marion (2005), « Faire rentrer le chien dans la sociologie », Revue ¿ Interrogations ?, n° 1, https://www.revue-interrogations.org/Faire-rentrer-le-chien-en-sciences

Zolesio Emmanuelle (2011), « Anonymiser les enquêtés », Revue ¿ Interrogations ?, n° 12, https://www.revue-interrogations.org/Anonymiser-les-enquetes

Articles connexes :



-Demetriou Eleni, Demory Matthieu, Pavie Alice, Noûs Camille (2020), « La réflexivité dans et par la recherche », Esprit Critique : Revue Internationale de Sociologie et de Sciences sociales, 30, par Beltramo Noémie

-Faire parler les généraux. Retour sur quelques usages des techniques d’entretien en milieux militaires, par Daho Grégory

-Recherche-création dans un centre éducatif fermé pour mineures. Hybridité des méthodes et diffusion des savoirs professionnels invisibles, par Cariel Esther, Chetcuti-Osorovitz Natacha, Lanno Sandrine

-Étudier l’Art urbain en représentations : une recherche multi-située, par Weill Pierre-Edouard

-Devenir sujet de son histoire : un apport à et de l’émerveillement, par Guay Huguette, Matton Nicole, Quintin Jacques

Pour citer l'article


Comité de rédaction, « Dialogues autour des méthodes et de leur mise en œuvre », dans revue ¿ Interrogations ?, N°42. 20 ans d’Interrogations , juin 2026 [en ligne], https://revue-interrogations.org/Dialogues-autour-des-methodes-et (Consulté le 19 juin 2026).



ISSN électronique : 1778-3747

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