Depuis sa création, la revue a toujours mis un point d’honneur à multiplier les thématiques, à diversifier les points de vue et à accueillir toutes les disciplines académiques, ainsi que leurs cadres théoriques pluriels. Le genre fait partie de ces thématiques, complexes et multi-dimensionnelles, qui ont donné lieu à des publications d’une grande richesse et ce, alors même qu’il occupait une place encore relativement marginale du côté des études françaises. Pour ce numéro anniversaire, six articles portant sur le genre, publiés entre 2009 et 2024, ont été repérés par les membres du comité de rédaction ; six articles qui résonnent toujours avec l’actualité académique.
La (re)lecture, (re)découverte et mise en dialogue de ces textes a permis de faire apparaître différentes dimensions. La première se concentre sur les frontières du genre : matérialisation des déviances féminines sous le Second Empire, elles sont aujourd’hui un espace d’invention et de bricolage des identités. La seconde se concentre davantage sur l’ordre corporel néolibéral genré que l’art permet de détourner et briser. Enfin, la troisième se révèle plus que jamais d’actualité : la question cisgenre, le mouvement transidentitaire ou encore le post-colonialisme ont en effet trouvé une place dans la revue au moment où ces questions ne s’étaient pas encore imposées dans le débat scientifique francophone en général et français en particulier.
En 2009, le 8e numéro de la revue ¿ Interrogations ? s’intéresse aux Formes, figures et représentations des faits de déviance féminine. Parmi les articles publiés dans ce numéro, celui de Virginie Prioux propose une analyse de Nana, l’un des romans du cycle socio-littéraire des Rougon-Macquart d’Émile Zola, bien connu pour son étude des marges sociales au cours du XIXe siècle. Virginie Prioux porte son regard sur le traitement que propose Zola du saphisme, alors considéré comme une forme de déviance féminine. À travers l’étude de la relation charnelle qu’entretiennent Nana et Satin, la chercheuse aborde l’un des tabous de la société du Second Empire, dont elle cherche à comprendre le traitement littéraire. À travers cette analyse, elle montre comment l’homosexualité féminine permet à Zola non pas de dénoncer une déviance sociale, mais de confronter la bourgeoisie de l’époque à ses propres vices : l’argent et les apparences. Chez Zola, si la mise au ban de conduites jugées déviantes est un moyen pour l’ordre dominant de se perpétuer, ses marges constituent un espace dans lequel le tabou se libère et les sexualités peuvent s’exprimer.
Les ’sorcières contemporaines’ invitent également à observer cette dialectique entre un ordre dominant contraignant et la fonction libératrice des marges. Publié dans le n° 39 Créer, résister et faire soi-même : le DIY et ses imaginaires, l’article de Zoé Théval « ‘Se dire sorcière’ : pratiques d’autodéfinition et de résistance » rend compte des bricolages identitaires réalisés à partir de la figure autrefois marginalisée de la sorcière. L’autrice nous montre en effet combien ce personnage historique, mythifié, permet aujourd’hui à des femmes et minorités de genre de s’auto-définir, dans la perspective de résister aux injonctions normatives. En se réappropriant le stigmate de la sorcière, les personnes enquêtées dans ce texte en font le support d’une puissance affirmative de soi.
La littérature endosse chez ces chercheuses deux fonctions : moyen de dénonciation de la condition féminine pour la première, elle devient un réservoir d’imaginaires offrant l’opportunité de bricoler des identités fantasmées, politisées, hors normes chez la deuxième. Ces deux textes montrent ainsi la force évolutive des normes sociales en matière de genre : si les marges sont le résultat des règles stigmatisantes sous le Second Empire, elles peuvent devenir des lieux d’affranchissement des normes et d’invention de soi de nos jours.
Tandis que ce voyage temporel montre combien le féminin parvient à s’émanciper du poids des convenances, d’autres articles se concentrent sur la perpétuation de l’ordre corporel dominant, stratégie de préservation de cette domination.
Publié en 2008 dans le n° 7 intitulé Le corps performant, l’article de Guillaume Vallet résonne avec les travaux cités précédemment. Tandis que le féminin trouve dans les marges les moyens de lutter contre l’ordre patriarcal, le masculin trouve dans l’expression d’un corps viril les moyens de préserver ses privilèges. Dans une société individualisante et promouvant le ’bien-être’, au sein de laquelle « l’éventail des possibilités est démultiplié », la valorisation des différences et des particularismes (explorée une quinzaine d’années plus tard par Théval) semble trouver dans le corps masculin bodybuildé un contre-modèle d’expérimentation des singularités. Grâce à son enquête menée sur le terrain du bodybuilding, Vallet montre combien le corps s’affirme comme un moyen de redresser des frontières hautement symboliques. Pour l’auteur, « en cherchant à maintenir un tel clivage des rôles et des statuts, la remise en question et le changement identitaire sont écartés et déniés, et la survalorisation de caractéristiques masculines permet au contraire de se donner le sentiment de se protéger de la montée en puissance des femmes, perçue uniquement sous son versant ‘castrateur’ ». Le muscle masculin devient ainsi un vecteur idéologique, restabilisant un ordre de genre confronté à des bousculements. La déstabilisation identitaire générée par les mouvements féministes dès les années 1970 conduit les hommes étudiés dans ce texte à mettre en place des stratégies de préservation d’une distinction de genre, laquelle passe par l’affichage de signes extérieurs de virilité – dynamique que l’on retrouve chez des influenceurs masculinistes aujourd’hui.
Si la « performance », telle qu’elle est analysée par Vallet, est un moyen de restabiliser une hiérarchie de genre basée sur une domination masculine, un second article propre une autre lecture de cette « performance », pensée comme un moyen d’amplifier ces dominations afin de mieux les interroger. Dans ce même n° 7, Jacques Brunet-Georget s’est en effet intéressé aux pratiques de chirurgie esthétique, non plus seulement dans une perspective de perfectionnement du corps et d’une « promesse de séduction décuplée » mais au prisme d’une dynamique critique artistique. Tandis que le bodybuilding et les pratiques de chirurgie esthétique participent à la préservation d’un ordre esthétique basé sur la virilité ou la séduction, Brunet-Georget se concentre ensuite sur ce qu’il appelle des « espaces paradoxaux » où s’opèrent des performances permettant de dénaturaliser le lien normatif entre sexe et genre, en s’appuyant sur le travail artistique de la plasticienne Orlan, invitation à critiquer ces dispositifs de pouvoir. Tandis que la chirurgie offre la promesse d’une « meilleure version de soi-même », éminemment néo-libérale basée sur une perfectibilité linéaire des corps, Orlan propose d’élargir le potentiel transformateur de ces pratiques, afin de rompre avec la rectitude esthétique valorisée dans nos sociétés. En expérimentant de nouvelles pratiques esthétiques, offrant aux yeux du public un regard sur la chair, l’intériorité du corps, et en déplaçant les limites des idéaux, Orlan rappelle qu’il n’y a rien de moins naturel que le corps.
La subversion des normes proposée ici par l’artiste est également un thème cher à de nombreux membres du comité de rédaction de la revue. Cet article résonne ainsi avec des numéros publiés récemment tels celui portant sur les sports alternatifs (n° 35) qui s’intéresse aux marges d’un ordre sportif mondialisé et compétitif, ou encore celui traitant du DIY et autres pratiques du bricolage (n° 39) qui, du système capitaliste à des marges, révèlent le potentiel de débrouille des individus cherchant souvent à faire « autrement ».
La troisième thématique apparue à travers la sélection d’articles par le comité de rédaction a permis de rendre compte de l’ouverture de la revue à des sujets certes divers, mais dont la portée politique est aujourd’hui largement ancrée dans le débat public.
Aujourd’hui spécialiste des questions LGBT en France, Arnaud Alessandrin a proposé en 2012 la publication d’une « Fiche technique » (rubrique aujourd’hui appelée « Fiche pédagogique »), permettant de saisir les enjeux que recouvrent les questions cisgenre et trans. Le « transsexualisme » est, comme le rappelle Alessandrin, une invention psychiatrique qui participe à instaurer une frontière entre le normal (un ordre de genre cis) et le pathologique (les trans dont le trouble doit être ’traité’). Le mouvement trans a ainsi permis aux individus de s’opposer à ces catégories pathologisantes, et de se réapproprier cette catégorie psychiatrique : « Les Trans ne sont plus simplement des malades, ni même des patients passifs, mais deviennent des consommateurs avertis des soins qui leur sont proposés, des ’consom’acteurs’ en quelque sorte d’une nouvelle économie des changements sexués et genrés ». À la manière des sorcières qui se réapproprient une figure jugée déviante, le mouvement trans participe d’une reprise de contrôle identitaire par les individus trans, devenus les acteurs principaux de cette cause : « Le minoritaire est en ce sens émetteur d’influences et créateur de normes » déstabilisant l’ordre normatif dominant. Alessandrin ouvre le débat concernant les répercussions des minorités sur la question cis : cette culture minoritaire peut-elle se répercuter sur les identités cisgenres et « désaxer les identités » ?
En 2015, c’est un autre aspect du genre, aujourd’hui largement discuté sur les scènes médiatiques et académiques, que la revue a abordé, dans son 20e numéro intitulé « Penser l’intersectionnalité » : le genre en contexte postcolonial. Dans l’un des articles, Anne Castaing propose d’engager un décentrement du regard, afin de s’intéresser au féminin d’un point de vue non occidental. En tant que régime d’hégémonie culturelle, la situation coloniale nourrit les dominations genrées et démultiplie les formes d’oppression. L’enjeu de ce texte est de complexifier les rapports d’oppression, pour ne pas se limiter à aborder la question du genre du seul point de vue du patriarcat, ce qui aurait pour effet de « gommer les spécificités (sociales, raciales, culturelles, sexuelles) de cette oppression mais également et consécutivement de nier toutes les autres formes d’oppression croisées et connectées ». La richesse de cet article réside également dans sa bibliographie et dans la mise en visibilité de chercheuses spécialistes des questions postcoloniales et issues des nords (par exemple Kimberlé Crenshaw et Bell Hooks du côté nord-américain) et des suds (telles que Gayatri Spivak, théoricienne indienne de la littérature et instigatrices des Subaltern studies, et Chandra Talpade Mohanty, sociologue indo-américaine). Par cet article, Anne Castaing invite les lecteurs comme les spécialistes du genre à envisager les bienfaits d’un féminisme sans frontière.
Ces exemples, non exhaustifs, montrent combien la revue joue un rôle dans la mise en visibilité académique de travaux complexes, pluriels, situés pour certains aux avant-gardes des questionnements qui ne cessent d’animer le monde de la recherche.
Textes mentionnés, à redécouvrir :
(consultés le 26 avril 2026)
Alessandrin Arnaud (2012), « La question Cisgenre », revue ¿ Interrogations ?, n°15, décembre [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/La-question-Cisgenre
Brunet-Georget Jacques (2008), « De la chirurgie esthétique à Orlan : Corps performant ou corps performé ? », revue ¿ Interrogations ?, n°7, décembre [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/De-la-chirurgie-esthetique-a-Orlan
Castaing Anne (2015), « Pour une sémiotique indigène du genre. Écrire le genre en contexte postcolonial », revue ¿ Interrogations ?, N°20, juin [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/Pour-une-semiotique-indigene-du
Prioux Virginie (2009), « Nana : Satin ou Satan ? L’image romanesque des faits de déviance féminins : un pari osé pour Zola », revue ¿ Interrogations ?, n°8, juin [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/Nana-Satin-ou-Satan-L-image
Théval Zoé (2024), « ’Se dire sorcière’ : pratiques d’autodéfinition et de résistance », revue ¿ Interrogations ?, n°39, décembre [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/Se-dire-sorciere-pratiques-d
Vallet Guillaume (2008), « Corps performant bodybuildé et identité sexuée masculine : une congruence ? », revue ¿ Interrogations ?, n°7, décembre [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/Corps-performant-bodybuilde-et
Comité de rédaction, « La complexité du genre et de ses performances », dans revue ¿ Interrogations ?, N°42. 20 ans d’Interrogations , juin 2026 [en ligne], https://revue-interrogations.org/La-complexite-du-genre-et-de-ses (Consulté le 19 juin 2026).
ISSN électronique : 1778-3747