Comité de rédaction

À la lumière du présent

 




L’histoire est souvent présentée comme permettant, à partir du passé, d’éclairer le présent. Depuis les Annales (revue scientifique d’histoire fondée par Marc Bloch et Lucien Febvre en 1929) au moins, l’épistémologie de l’histoire montre, qu’au contraire, le travail historique part du présent (le ’résultat’ de l’histoire) pour tenter de reconstituer les processus, les mécanismes ayant prévalu aux évolutions des sociétés humaines. Ce faisant, dans un mouvement de dialectique, l’histoire peut prétendre éclairer les décisions à prendre aujourd’hui, qui détermineront le futur. Dans une même dynamique, revenir à des textes scientifiques dix ou vingt ans après leur publication, comme nous le proposons dans ce numéro anniversaire, à la lumière de notre présent, permet de mesurer combien ces textes pouvaient, ont pu, auraient pu, auraient dû pouvoir nous informer sur le futur d’alors, dont aujourd’hui est une incarnation, bien sûr sans cesse mouvante. Force est de constater, dans la sélection de textes présentée ici, que les enjeux et débats soulevés sont on ne peut plus d’actualité.

Ainsi Alain Bihr, membre fondateur de la revue, a-t-il entrepris avec une forme de systématisme de transmettre des textes, des concepts et notions concernant le capitalisme et l’économie politique, vitaux pour la compréhension actuelle du monde. Par exemple, l’article « Le capital comme pouvoir », publié dans la rubrique « Fiches techniques » (depuis devenue « Fiches pédagogiques ») dans le n° 11 (2010) interroge le capital comme pouvoir à travers les écrits de Marx, à commencer par Le Capital [1]. Il y montre combien le développement ultime du capital est de devenir une « médiation sociale autonomisée » qui détruit les organisations qui lui préexistent pour en récréer d’autres selon ses propres nécessités. Le lien social communautaire disparaît au profit d’un lien de soumission à un ordre productif qui raisonne à une échelle mondiale. Mu par une force purement autotélique, « le pouvoir du capital, quant à lui, tient à sa capacité de transformer ses propres présuppositions en ses résultats, donc de produire en un sens ses propres conditions : il se pose ainsi comme une médiation (un rapport social) qui, devenue autonome à l’égard des éléments qu’elle médiatise (les produits, les différents fragments du travail social, les moyens de production et les forces de travail, les producteurs enfin), se met à les produire et à les reproduire comme ses éléments propres » (Bihr, 2010). À l’heure des réseaux sociaux numériques et de l’emploi et de la revendication tous azimuts de la notion de « communauté », cette fiche donne à réfléchir sur le contenu social réel de cette soi-disant mise en réseau planétaire, dont les gouvernements commencent à s’inquiéter, à la fois en raison du pouvoir sans précédent qu’elle confère à quelques-uns, qu’il soit financier ou idéologique, mais aussi du caractère in fine contraint de cette apparente liberté d’association. Les débats sur la socialisation/désocialisation à l’adolescence, dont les troubles psychiques en augmentation généralisée sont symptomatiques, gagneraient à se nourrir d’une telle réflexion.

Dans une autre fiche technique, « Comment (re)lire Le capital aujourd’hui ? » (n° 17, 2014), Alain Bihr met en garde contre une pratique qui a été selon lui trop courante, en particulier dans les milieux militants : celle de fragmenter l’œuvre majeure de Karl Marx, pour des raisons pratiques d’efficacité immédiate, dont il soutient qu’elles ne suffisent pas à justifier l’axiomatisation d’une pensée complexe, patiemment étayée et qui vaut d’abord par sa structure. Le Capital est en quelque sorte le contraire du Petit Livre Rouge [2]. Pour Alain Bihr, les trois livres du Capital constituent un tout organique qu’il est urgent de (re-)lire comme tel, en prenant en compte également le projet du livre IV, bien documenté aujourd’hui. Le Capital s’éclaire alors d’une nouvelle caractéristique : c’est, en fait, le fondement théorique des « intuitions révolutionnaires » du Manifeste du Parti Communiste, que Marx avait rédigé avec Friedrich Engels dans l’urgence de la situation révolutionnaire de la France de 1848. L’action, son invitation ou ses modalités, nécessite toujours, même a posteriori, une démonstration scientifique rigoureuse, au risque sinon d’échouer ou de se dissoudre. C’est pour cette raison qu’Alain Bihr propose également une critique serrée d’un texte de Fernand Braudel dans la note de lecture « Fernand Braudel. La dynamique du capitalisme » (n° 6, 2008). Il montre combien des ’travers’ disciplinaires (ici l’histoire) ou la non critique d’un bain idéologique (ici le libéralisme) conduisent Braudel à manquer la substance de la notion d’économie-monde telle qu’elle peut aujourd’hui s’appliquer dans un système économique mondial de plus en plus interdépendant et fragile, tout en remarquant que l’historien met le doigt sur la question du capital comme communauté sociale réifiée qui nourrira sa réflexion quelques années plus tard (Bihr, 2010). Ces trois productions d’Alain Bihr, deux fiches et une note de lecture, montrent combien ces formats peuvent être riches. S’appuyer sur des textes, proposer des synthèses critiques notionnelles et conceptuelles sans les contraintes que peuvent constituer des attendus comme un ’terrain’ ou un ’état de l’art’, permet une fluidité et une efficacité de la pensée et du discours heuristique pour qui veut bien s’en saisir.

D’autre part, l’importance du travail de la recherche est illustrée par Yves Gilbert dans l’article thématique « L’engagement dans les espaces de la sphère publique : pour la construction partagée de la décision collective » publié dans le 9e numéro consacré à l’engagement (2009). Interrogeant la construction partagée de la décision collective, il explore les modalités de l’engagement, mais aussi et surtout du désengagement ainsi que du discours social méta-critique. Appelant à une posture contemporaine de réengagement des sociologues, une de ses conclusions est que l’engagement éthique de la sociologie est indispensable pour la simple et bonne raison qu’il est inévitable. Le danger provient ainsi non de l’engagement mais bien du désengagement, c’est-à-dire de l’abandon de la posture critique qui seule permet d’intégrer éthiquement la posture de la recherche dans sa construction. Pour le dire autrement, aujourd’hui encore davantage peut-être, alors que la ’neutralité’ et ’l’objectivité’ scientifiques sont débattues maladroitement, le seul véritable ’biais’ est sans doute de prétendre pouvoir ne pas en avoir…

De manière différente, c’est une thématique qu’aborde Albert Piette dans l’article « L’oubli en train de se faire » (n° 3, 2006). L’anthropologue y investigue minutieusement, non sans une forme de poésie nostalgique, le travail de l’écriture selon un procédé « autoethnographique ». Travaillant sur l’oubli, le deuil, la remémoration singulière, il fait émerger le pouvoir de l’ethnologie en tant qu’écriture de fixation, de pérennisation, de structuration de l’expérience, toujours imparfaite. L’oubli n’est d’ailleurs peut-être pas totalement décorrélé de la production de traces en ce que cette dernière l’autorise et restitue l’éprouvé dans son humanité. Plus qu’un passé fixé, c’est la re-présence qui est l’objet d’étude de la démarche ethnographique et, peut-être, des sciences humaines en général.

Enfin, Frédéric Coninck et Caroline Guillot, dans l’article thématique « L’individualisation du rapport au temps. Marqueur d’une évolution sociale » (n° 5, 2007), démontrent, au-delà de « l’émiettement des temporalités individuelles » (à mettre en relation avec la destruction des organisations communautaires pré-capitalistes pointée par Alain Bihr) le subtil jeu de négociations mis en place par les individus face aux contraintes temporelles contradictoires auxquelles sont confrontés les acteurs sociaux. Faite d’appropriations et de (ré-)appropriations, c’est une véritable éthique du temps qui émerge, qui détermine le rapport aux autres et les liens sociaux. Paru en 2007, à l’aube de ’la numérisation de la société’ et de l’avènement d’un de ses plus symptomatiques rejetons, les réseaux sociaux numériques, le texte montre à la fois que les mécanismes décriés aujourd’hui (soumission aux temporalités algorithmiques, individuation du rapport au temps en termes organisationnels, injonction à la rationalisation/optimisation/performance/productivité et ’en même temps’ à la décroissance, au bien-être et à l’épanouissement personnel) ne sont pas dus à l’irruption d’une quelconque technologie ou de tels ou tels dispositifs mais bien d’un rapport général au temps et donc au lien social, marqueur d’une « évolution sociale » dont seule sans doute une sociologie, une anthropologie, une économie politique critiques sont à même de sérieusement se saisir.

Cette sélection de textes est une invitation faite au lecteur à poursuivre le voyage, à parcourir le paysage des travaux publiés dans la revue depuis sa création. Dépassant l’instant de son énonciation, la pensée des auteurs qui y ont contribué est encore vive, « plus que vive [3] » même, car chargée de ses évolutions, commentaires et critiques. Ainsi, pour le chercheur, telle que se construit la liaison engageante entre théorie et expérience, la tension constante entre ’l’inactuel’ et l’actuel vient nourrir une pensée scientifique socialement engagée et profondément humaniste.

Textes mentionnés, à redécouvrir :

Bihr Alain (2008), « Fernand Braudel, La dynamique du capitalisme », revue ¿ Interrogations ?, n°6. La santé au prisme des sciences humaines et sociales, juin [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/Fernand-Braudel-La-dynamique-du

Bihr Alain (2010), « Le capital comme pouvoir », revue ¿ Interrogations ?, n°11. Varia, décembre [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/Le-capital-comme-pouvoir

Bihr Alain (2014), « Comment (re)lire Le capital aujourd’hui ? », revue ¿ Interrogations ?, n°17. L’approche biographique, janvier [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/Comment-re-lire-Le-capital-aujourd

De Coninck Frédéric, Guillot Caroline (2007), « L’individualisation du rapport au temps, Marqueur d’une évolution sociale », revue ¿ Interrogations ?, n°5. L’individualité, objet problématique des sciences humaines et sociales, décembre [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/L-individualisation-du-rapport-au

Gilbert Yves (2009), « L’engagement dans les espaces de la sphère publique : pour la construction partagée de la décision collective », revue ¿ Interrogations ?, n°9. L’engagement, décembre 2009 [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/L-engagement-dans-les-espaces-de

Piette Albert (2006), « L’oubli en train de se faire », revue ¿ Interrogations ?, n°3. L’oubli, décembre [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/L-oubli-en-train-de-se-faire

Notes

[1] Marx Karl (1948-1960), Le Capital. Critique de l’économie politique, Livre I. Le développement de la production capitaliste [1867], Livre II. Le procès de la circulation du capital [1885], Livre III. Le procès d’ensemble de la production capitaliste [1894], Paris, Éditions Sociales.

[2] Plus connues en français sous le nom de « Petit Livre rouge », les « Citations du Président Mao Tse-Toung », ont été publiées par le gouvernement de la république populaire de Chine en 1964, complétées en 1965. (D’après : https://fr.wikipedia.org/wiki/Petit… consulté le 29 avril 2026).

[3] Pour reprendre le titre d’un ouvrage de littérature : Bobin Christian (1996), La plus que vive, Paris, Gallimard.

Articles connexes :



-Implications méthodologiques de l’identité du chercheur perçue comme étiquette politique, par Coffi Gervais

-Mythopoïèse et histoires du capitalisme : penser avec Terence S. Turner, par Gizard Benjamin

-Jeunes générations de publics et musées : une approche par la carrière de visiteur et la grammaire des loisirs, par Nouvellon Maylis

-Mesurer les degrés d’engagement dans les mondes musicaux Du public au non-public de musique metal, par Turbé Sophie

-Immanence, dévoilement et réflexivité. Faire de la sociologie à partir d’une implication militante sur le lieu professionnel, par Chaar Nada, Pereira Irène

Pour citer l'article


Comité de rédaction, « À la lumière du présent », dans revue ¿ Interrogations ?, N°42. 20 ans d’Interrogations , juin 2026 [en ligne], https://revue-interrogations.org/A-la-lumiere-du-present (Consulté le 19 juin 2026).



ISSN électronique : 1778-3747

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