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Beltramo Noémie

Demetriou Eleni, Demory Matthieu, Pavie Alice, Noûs Camille (2020), « La réflexivité dans et par la recherche », Esprit Critique : Revue Internationale de Sociologie et de Sciences sociales, 30

 




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Ce numéro d’Esprit Critique, revue visant à créer « un espace de dialogue et de débat en sciences sociales [1] », fait suite à un séminaire doctoral du laboratoire LAMES s’étant déroulé au cours de l’année universitaire 2019-2020. Il réunit un dossier de quatorze contributions [2] organisées en quatre parties. Huit articles sont issus de la sociologie, deux des sciences du langage et les quatre autres de l’anthropologie, de l’histoire, de la philosophie et des études urbaines. L’une des caractéristiques de ce dossier est que les auteurs, comme les coordinateurs, sont tous des doctorants ou des docteurs, hormis deux d’entre eux qui sont des chercheurs aguerris. Si d’autres publications présentent sensiblement les mêmes caractéristiques, autant sur la thématique abordée que sur le statut des contributeurs [3], ce numéro se distingue par la pluralité des disciplines présentes permettant de croiser les regards sur la pratique de la réflexivité ainsi que par la diversité des thématiques traitées. Ces spécificités, qui ne se retrouvent (quasiment) pas depuis la publication de ce dossier, justifient le décalage temporel entre cette dernière et le compte-rendu ici présenté. C’est à la fois le rapport à ses enquêtés et son terrain, l’utilité des embuches rencontrées dans les recherches, et les méthodes et concepts mobilisés qui sont étudiés dans l’optique d’analyser les « diverses faces de la pratique scientifique » (p. 5) et ainsi de pénétrer « la ’tambouille’ de la recherche » (p. 63), pour reprendre les mots de l’un des contributeurs citant Delphine Naudier et Maud Simonet (2011). La réflexivité s’effectue alors en amont, au moment et/ou après l’expérience vécue sur le terrain, mais est aussi suscitée par celui-ci.

Dans sa contribution, Pierre Joffre indique que les jeunes chercheurs sont probablement plus enclins à se confronter à l’exercice de la réflexivité puisqu’ils « doivent gagner leur légitimité auprès des pairs » (p. 63). Néanmoins, le sentiment d’un manque d’expérience et de maturité scientifique peut engendrer chez eux une certaine frilosité à mener une réflexion critique sur leurs recherches, quand bien même ils en ont toute légitimité. En outre, les publications de chercheurs plus expérimentés dans ce domaine ne manquent pas [4], et tendent à se multiplier ces dernières années. Ce numéro s’inscrit dans la continuité de ceux-ci.

Les deux premières parties du dossier, intitulées respectivement « Terrains familiers : entretenir une juste distance » et « Les enjeux de l’enquête dans son monde professionnel », contiennent sept propositions traitant de la proximité du chercheur avec son objet et/ou son terrain d’enquête. Les auteurs présentent les avantages et limites de cette proximité, qu’elle soit géographique (étudier son quartier, son village), culturelle (étudier une population côtoyée durant son enfance et sa jeunesse, une communauté dont on fait partie) ou encore professionnelle (travailler avec les enquêtés). Elle peut constituer une « ressource » (p. 20), comme le note Mathieu Monoky, docteur en histoire contemporaine, dans sa contribution, puisqu’elle donne accès à une connaissance du milieu étudié, de la culture des enquêtés ou encore de leur langue. Elle peut néanmoins être un frein puisque ces derniers considèrent le chercheur comme l’un des leurs et n’explicitent pas nécessairement leurs dires, à l’instar de ce qu’aborde Pierre Joffre dans la première partie de ce dossier. Ce doctorant en sociologie a mené une enquête qualitative sur deux quartiers parisiens, dont l’un est son lieu d’habitation, afin de comparer les rapports des résidents à leur quartier respectif, les liens entre ces deux quartiers voisins et leur place au sein de l’arrondissement où ils se situent. Lors des entretiens semi-directifs réalisés avec des habitants, il utilise la « cartographie ’ordinaire’ » comme « entrée en matière qui dédramatise une situation assez peu naturelle » (p. 72), mais également comme un outil pour mettre au jour les frontières symboliques structurant « les pensées et les pratiques des habitants » (p. 74) que ces derniers ne détaillent pas toujours à l’oral en raison du statut de voisin de l’enquêteur. Cette méthode a par ailleurs permis de saisir, « d’une manière plus anodine » que dans le discours produit, le ressenti des enquêtés « vis-à-vis de la position socio-spatiale de l’enquêteur  » (p. 86), tout en rassurant ce dernier peu expérimenté dans la tenue d’entretiens. Konstantin Shorokhov, bénévole et salarié de la Croix-Rouge au sein de laquelle il a enquêté, a quant à lui opté pour des entretiens conciliant « un guide d’entretien assez détaillé et la volonté de donner la libre parole aux enquêtés » (p. 166), parole qu’il a pu compléter par des échanges formels et informels en raison de son statut. Salomé Molina Torres, migrante colombienne vivant à Paris, a pour sa part orienté sa recherche doctorale sur des associations militantes colombiennes dont elle était membre. Malgré cette connaissance, elle y a vécu « une expérience d’apprentissage sociolinguistique » (p. 92). Le vocabulaire employé par les adhérents, l’organisation des réunions et des prises de paroles, les codes de communication sur des conversations téléphoniques ont en effet été une découverte pour elle. Sa recherche scientifique s’est en outre mêlée à « une quête identitaire personnelle » (p. 107). Elle met alors en avant, aussi bien pour des terrains familiers qu’éloignés, le rôle central du décentrement qu’elle définit comme « une prise de distance physique et émotionnelle » (p. 109), mais aussi une réflexion sur l’influence du vécu du chercheur et de ses représentations sur le choix de son objet. Pour cette doctorante en sciences du langage, son ethnographie est « une quête de l’Autre proche dans un ici lointain » (p. 111). Le travail de réflexivité, réalisé dans la recherche menée et suscité par cette dernière, représente ici un outil essentiel pour atteindre « l’objectivité scientifique » (p. 6). Les différents auteurs de ces deux parties prônent ainsi une « proximité distanciée » (p. 166) qui permet de se situer aux frontières de l’objet et du terrain étudiés, ni dedans, ni dehors.

Si la nécessité de la réflexivité semble plus évidente pour ces auteurs et apparaît en amont et au cours de leur terrain avec lequel ils entretiennent une certaine proximité, elle est dans certains cas indispensable pour poursuivre la recherche et produire des connaissances scientifiques, et ce même sur un terrain en apparence plus éloigné. La réflexivité est ainsi encouragée par la recherche. C’est ce que s’attache à montrer la troisième partie du dossier intitulée « Quand la réflexivité naît de la confrontation aux obstacles ».

Cette partie regroupe trois contributions portant sur les difficultés auxquelles l’apprenti sociologue a dû faire face sur le terrain, que ce soit pour y accéder ou pour suivre le protocole d’enquête envisagé, mais aussi pour vulgariser ses savoirs. Bien qu’elles puissent être éprouvantes, contrariantes ou interroger la légitimité du chercheur ou de son objet, les adaptations effectuées par les auteurs, au niveau notamment des méthodes d’enquête mobilisées, se révèlent bénéfiques, à la fois pour eux-mêmes et la littérature scientifique. Elles mettent au jour des mécanismes qui, s’ils n’avaient pas persévéré, seraient restés invisibles. C’est par exemple le cas d’Angeliki Drongiti qui met en lumière le fonctionnement hiérarchique, genré et fermé d’un hôpital psychiatrique militaire grec, théoriquement « plus accessible aux civils » (p. 199) que d’autres structures militaires. Pour accéder à son terrain de recherche, visant à étudier les suicides des conscrits dans l’armée de terre grecque, elle a dû négocier de nombreux mois avec différents interlocuteurs et fournir de multiples pièces administratives. Son objet de recherche constitue en effet un sujet de société préoccupant depuis les années 1980 sur lequel l’armée souhaite conserver le contrôle. Une fois sur son terrain, elle a été contrainte matériellement et spatialement (refus d’accéder à certains lieux par exemple) en raison notamment d’un blocage symbolique puisqu’elle se situe en bas de la hiérarchie sociale de l’hôpital étudié et qu’elle est une femme au sein d’un « espace social de dominance masculine » (p. 216). Elle a par ailleurs subi du harcèlement sexuel, été entravée par certaines collègues dans son travail (interruption d’entretiens par exemple) et perçue comme dominée et illégitime en raison de sa discipline (la sociologie) étrangère à l’institution militaire grecque, et de son objet d’étude davantage associé à la psychiatrie. Ces diverses difficultés l’ont incitées, comme pour les autres contributeurs de cette partie, à faire preuve d’une « rigueur de la réflexivité » afin de « faire science et produire des connaissances » (p. 262), à l’image de ce qu’a effectué Muriel Darmon (2005) à propos de l’un de ses refus de terrain.

Au sein des quatre dernières contributions, appartenant à la partie intitulée « Méthodes et concepts comme ressource au service de la réflexivité », les expériences de terrain ne sont pas nécessairement à l’initiative d’une réflexivité. C’est plutôt cette dernière qui oriente les choix méthodologiques des contributeurs, comme c’est le cas pour les « mises en forme réflexives d’intelligence collective » (p. 321) organisées par Anne-Françoise Volponi avec les collègues de son laboratoire de recherche en sociologie pragmatique. Des séances de « café socio » et un collectif de citoyens-sociologues ont par exemple été instaurés dans l’objectif de créer des temps d’échanges entre « enquêtés et enquêteurs, mis en proxémie respectueuse » (p. 321). Ces moments sont producteurs de réflexivité aussi bien pour les enquêtés qui se sont « dotés de quelques outils de réflexivité » (p. 327) mobilisables sur le long terme que pour les enquêteurs bénéficiant par exemple des propositions de certains enquêtés concernant les modalités de collecte des données ou des retours de ceux-ci sur les expérimentations menées. Anne-Françoise Volponi défend ainsi l’idée que la réflexivité « ne se donne à lire ni comme une donnée, ni comme un critère, une variable ou une dimension », mais « plutôt comme une posture, éthique exigeante » (p. 342) visible dans les recherches menées et transmise par le biais de celles-ci. Cette réflexivité permet, d’une autre manière que ne l’effectuent les contributions des deux premières parties, de « concilier subjectivité de l’humain et objectivité du chercheur » (p. 276), autrement dit de réfléchir au couple proximité/distance.

Finalement, l’ensemble de ces contributions, aussi diverses soient-elles (discipline, méthodes, concepts, objets et terrains de recherche), participent à éclairer la boîte noire du chercheur et à encourager, notamment chez les jeunes chercheurs, la poursuite des travaux menés, malgré toutes les difficultés rencontrées en amont, sur et en aval du terrain dans des disciplines encore dominées dans le champ scientifique (Renisio, 2017). Les doutes émis sur la légitimité scientifique des sciences sociales, mais aussi sur l’utilité de celles-ci présentent l’avantage de stimuler la réflexivité, plus encore en sociologie (Hirschhorn, 2014). Cette réflexivité dans et par la recherche mise au jour dans les différentes contributions offre des pistes multiples pour transformer les effets de la subjectivité en « leviers de connaissances scientifiques », c’est-à-dire que le chercheur peut « jouer avec » et non seulement « faire avec » (Morel, 2018 : 141, 150).

Bibliographie :

Darmon Muriel (2005), « Le psychiatre, la sociologue et la boulangère : analyse d’un refus de terrain », Genèses, 58, pp. 98-112.

Hirschhorn Monique (2014). « Est-il vraiment utile de s’interroger sur l’utilité de la sociologie ? Plus de dix ans de débats », Revue européenne des sciences sociales, 52, pp. 221-234.

Morel Sylvie (2018), « Se défaire du savoir savant. Réflexions autour d’un engagement ethnographique avec les ambulanciers », Genèses, 112, pp. 140-153.

Naudier Delphine, Simonet Maud (2011), « Introduction », dans Des sociologues sans qualités ? Pratiques de recherche et engagements, Paris, La Découverte, pp. 5-21.

Renisio Yann (2017), L’infortune des sciences sociales : sociologie d’une illégitimation scientifique récurrente [thèse de Doctorat], Paris, EHESS.

Notes

[1] Revue Esprit critique, site de la revue Esprit critique, [En ligne]. http://espritcritique.uiz.ac.ma/?page_id=56 (consulté le 16 octobre 2025). Le numéro est accessible via ce lien : https://espritcritique.hypotheses.org/515 (consulté le 15 juin 2026)

[2] En raison de leur nombre, elles ne sont pas toutes abordées ici. La pluralité des disciplines dont dépendent les auteurs ainsi que l’originalité des objets, terrains et/ou méthodes de recherche analysés ont guidé le choix des contributions évoquées dans ce compte-rendu.

[3] Le numéro 22 de la revue Emulations (2017) et les numéros 18 et 19 de la revue Interrogations (2014) peuvent par exemple être cités.

[4] Pour ne citer que quelques références parmi d’autres : Elias Norbert (1983), Engagement et distanciation, Paris, Fayard. Bizeul Daniel (1998), « Le récit des conditions d’enquête : exploiter l’information en connaissance de cause », Revue française de sociologie, 39, pp. 751-787. Bourdieu Pierre, Wacquant Loïc (2014), Invitation à la sociologie réflexive, Paris, Seuil.

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Pour citer l'article


Beltramo Noémie, « Demetriou Eleni, Demory Matthieu, Pavie Alice, Noûs Camille (2020), « La réflexivité dans et par la recherche », Esprit Critique : Revue Internationale de Sociologie et de Sciences sociales, 30 », dans revue ¿ Interrogations ?, N°42. 20 ans d’Interrogations , juin 2026 [en ligne], https://revue-interrogations.org/Demetriou-Eleni-Demory-Matthieu (Consulté le 19 juin 2026).



ISSN électronique : 1778-3747

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